Les détecteurs de textes générés par intelligence artificielle pullulent sur Internet. Des modèles de plus en plus avancés comme Pangram font la une des journaux pour leur faible taux d'erreurs à séparer le style de l'homme de l'écriture par une IA générative. Il y a deux jours a éclaté une polémique ayant jeté le doute sur le travail de l'écrivain Thélyson Orélien, soupçonné d'avoir utilisé une intelligence artificielle pour écrire son roman, C'était ça ou mourir, qui était en lice pour plusieurs prix en France dont le Goncourt.

Cette polémique m'a conduit à une double réflexion :

D'un côté, sur la fiabilité de ces détecteurs de texte IA. De l'autre, sur l'authenticité de l'œuvre littéraire à notre époque.

Sur les détecteurs de textes écrits par une intelligence artificielle

Disons-le tout de suite, ces outils ne sont pas fiables, et en aucun cas ils ne peuvent servir à décider de l'authenticité d'un travail littéraire. Le style humain n'est pas une suite de tokens prédits selon une probabilité. Il est le fruit d'un effort de création complexe dont on ne soupçonne pas encore le mécanisme. Tout au plus, on se cantonne à pérorer sur la raison de Buffon dans son discours : « Le style est de l'homme même ». Autrement dit, si tu veux connaître le style, connais l'homme. Et comme il y a autant d'hommes que de styles, je ne vois pas comment cela se peut faire. C'est une gageure.

Les détecteurs de texte IA les plus performants du marché sont des modèles entraînés, autant que les IA génératives elles-mêmes, sur un vaste corpus composé de deux colonnes : l'une de textes produits par des humains, en d'autres termes avant l'avènement de ChatGPT, l'autre de textes générés par l'IA. Ces outils se contentent donc de classer par probabilité d'après les données vues lors de l'entraînement. Ils ne connaissent que la mécanique de l'écrit, qui est la grammaire générative de Chomsky. Ils ignorent l'intention de l'auteur, son rythme, qui est l'organisation du mouvement de la parole. Ils ne tiennent pas compte de la ponctuation de l'auteur, qui est sa respiration. Ces outils, en évaluant un texte, ne regardent donc qu'une supposée syntaxe universelle commune aux humains, dont l'origine remonte à la grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660). Ces messieurs soutenaient la thèse suivante : « Il n'y a qu'une grammaire dans le monde pour toutes les langues parce qu'il n'y a qu'une logique pour tous les hommes ». Mais le style, et donc le texte écrit par un humain, n'est juste pas une question de grammaire. Il s'agit d'une poétique, toujours. Une manière d'exister quelconque dans son écriture. C'est pour cela que certains textes d'écrivains classiques de la littérature sont classés, par erreur, comme produits et savoirs d'intelligence artificielle. Précisément parce qu'une grammaire seule n'a jamais fait le style de l'homme. Voilà une grammaire parfaite, des propositions claires, dépourvues de toute ambiguïté, et ces outils ont la tourmente de l'inconnu. D'où la métrique du taux de confiance. Comme en statistique — et les écrits ne sont pas une affaire de statistiques pures — cette métrique signifie une incapacité à distinguer la logique de deux syntaxes. C'est une impuissance à distinguer un poème de Baudelaire d'un texte comme À Horace de Victor Hugo. La grammaire est parfaite chez les deux. La syntaxe y est lisse. Elle coule de source. C'est assez aisé pour l'IA de distinguer mes brimborions du dispositio de Charles Baudelaire. C'est de la rhétorique. C'est l'apanage des Classiques. Ils n'ont chéri que la logique, et l'art de composer, autrement dit l'art poétique. Donc les détecteurs d'IA sont compétents pour isoler des parangons et des répétitions. Ils ratent toute la matière du texte, ce qui en fait sa valeur impérissable. Autrement dit, toutes ces petites imperfections du texte, qui ne sont pas les fautes de français. Ce que les professeurs de rhétorique zélés appellent les maladresses. C'est leur limitation à ces outils : dès qu'un texte est bien écrit à la manière des Classiques, il est considéré comme le produit de l'IA générative, car il ne fait pas partie du corpus d'entraînement.

Par conséquent, un détecteur d'IA entraîné sur un vaste corpus pour identifier un style humain est voué à des erreurs graves, qui peuvent anéantir les efforts d'un travail littéraire authentique et la réputation d'un écrivain. Sans entrer dans le vaste sujet de l'imitation en littérature, nous voyons bien au travers du cas de l'écrivain canadien-haïtien Thélyson Orélien que ces détecteurs d'IA sont dangereux s'ils ne sont pas bien conçus, c'est-à-dire sur la base de critères clairs. Tant que ces outils ne seront pas capables de détecter les accidents de langage, alors ils ne seront pas utiles. Car l'originalité de l'écriture humaine n'est pas falsifiable, même dans l'imitation qui a pour objectif de tout voler à un auteur.

Authenticité de l'œuvre littéraire à notre époque

Diderot définissait la proposition comme la manière quelconque de parler. D'accord avec lui, cette manière, qui devient une manie et donc une habitude nerveuse, est ce qui distinguera une fois pour toutes nos écrits humains, fruits de notre imagination, des logorrhées IA. Demander à une IA, comme j'ai pu le lire, de faire des fautes ou « d'humaniser » le texte qu'elle génère revient à lui demander de se comporter en poète, en inventeur, à quitter le « poème stationnaire » pour « le développement d'une exclamation » — Paul Valéry, Tel Quel I, 1941, Gallimard.

Notre capacité à être original, à vivre dans le tout indissociable du fond et de la forme, est notre salut dans cette ère de soupçon où tout écrit vit dans une présomption ininterrompue d'originalité. Nos styles sont un polyèdre, un solide à plusieurs faces que l'IA générative ne peut reproduire. Car même si une IA peut mettre de l'unité dans un texte, il lui manque les impressions éprouvées qui nous sont propres. Il lui manque l'activité du monde comme contemplation. Cette passion divine à toujours chercher à former l'unité au moyen de la science de la connaissance sensible ou esthétique (selon Baumgarten) est précisément ce qui nous maintient face aux capacités vertigineuses des IA génératives actuelles. C'est l'éternel dans le transitoire qui élève un objet d'art au rang d'une œuvre d'art. La grammaire est l'échafaudage qu'on refait à chaque édifice. Cet échafaudage est une structure rigide dont les détecteurs d'IA connaissent la vue éclatée. Tant qu'il n'y aura que de la structure dans le texte, alors un outil comme Pangram triomphera de ses métriques. Il faut donc exister dans son écriture. Il faut être un poète et tout construire à partir de zéro : l'objet et la matière de cet objet. Il faut être singulier, aussi bien dans le fond que dans la forme, et fuir le vulgaire. Il faut, dans tout travail d'écriture, mettre une « heureuse saleté » — Delacroix, Journal, Pages choisies, 2022, Mille et Une Nuits. Autrement dit, se détacher du piquet des conventions pour entrer dans la puissance de l'imagination comme le lieu d'un langage complet.